Le projet est ambitieux. Et le sous-titre ne veut rien dire à part ancrer notre devenir politique dans le monde de la pensée, de la métaphysique, de la philosophie. Mais il s’agit de présenter ici quelque chose de concret, donc la recognition, laissons-là de côté.
Déjà, pas de mot d’ordre. En effet, nous ne pouvons envisager de mouvement fédéraliste que libre – absolument libre. Or, jusqu’à maintenant, nombre de mouvements sociaux ont brandi des « il faut », ont craché des invectives à la face des vivants, qu’ils soient des congénères humains – du même pays ou d’ailleurs – ou encore des légions de vivants non-humains à qui on a cru pouvoir dire – selon une sensibilité humaine – ce qui est bon pour eux.
Donc, pas de mot d’ordre. Ou en tout cas, aucun mot d’ordre en principe. Indispensable pour fédérer et éviter les luttes intestines. Mais aussi attitude qui se démarque d’emblée de l’habitude, de la normalité, du canon de la lutte sociale et de l’engagement politique en général. Pas d’impératifs.
Voilà comment nous pouvons considérer les choses. Imaginez-vous que le corps social est un être humain, un individu. Il a des douleurs dans l’abdomen. Il va voir le médecin. Le diagnostic est sans appel : cancer généralisé de l’appareil digestif. Stade terminal. Ça ne se voit pas, ça s’est développé du dedans, mais c’est foutu, tout est pourri. Bizarrement, ces dernières années, le corps avait de vagues maux de tête, était un peu dépressif, mais dans l’ensemble, au regard de cette nouvelle maladie, il allait plutôt bien, et dans certaines régions, très bien même…
Voilà où nous en sommes. Le cancer est généralisé : des bouleversements climatiques, des ressources qui s’épuisent, les germes de totalitarisme un peu partout, un cynisme sans mesure des puissants, des idéologies montées les unes contre les autres qu’on appelle des civilisations mais qui sont la plupart du temps des résidus du religieux en politique, de simples discours apposés à des formes plus complexes.
Et pendant ce temps, une classe moyenne occidentale qui n’en finit pas de se prélasser dans un confort certain comparé à celui de la majorité de ses contemporains et surtout de ses ancêtres, tout en ayant conscience que quelque chose se trame, d’important, de bouleversant, de cataclysmique, qu’elle adore appeler dans ses fantasmes superstitieux, fin du monde, mais qui n’est en fait que la métaphore d’une autre métaphore, celle du cancer, qui elle-même signifie impossibilité « mathématique » que ce monde-là perdure.
Je n’accuse personne. Surtout pas la classe moyenne en question qui aurait bon dos dans ce cas. Les postes de télévision sont allumés depuis cinquante ans dans les foyers et les ravages qu’ils ont faits sur les mentalités sont hallucinants. Je n’accuse même pas les dirigeants qui ont perdu tout sens de la perspective si tant est qu’ils en aient eu un jour. Ces gens n’ont jamais pensé. Ils ont beaucoup travaillé, ils ont écouté les experts, mais ils ont toujours pris les décisions de manière ratio-irrationnel, un mix des deux, avec leur cœur, leur tripes, leur cerveau et leurs couilles, selon leurs intérêts, personnels, de classe, de réseau, et une vision de la vie digne d’enfants de 5 ans.
Un exemple. Quand les personnalités politiques discutent d’un projet d’urbanisme, ils ne font pas autre chose que de jouer aux playmobils. Les architectes-urbanistes sont les concepteurs du jeu et les politiques les enfants. La forme du Logos (à ne pas confondre avec les Lego) ressemble à ça : « et si on faisait… » ou « on dirait qu’ici on ferait… ». Les politiques ont des étoiles plein les yeux, ou sont contrariés par la tournure que prennent les évènements, comme quand un ami vous piquait le personnage que vous vouliez.
Bref, je considère que les luttes sociales, la philosophie politique, mais aussi l’ingénierie, la création artistique et toute la sphère des savoirs et de leur transmission constituent un ensemble d’activités humaines qui s’opposent par nature à la bêtise ambiante, à la politique « eurodisney », à la télévision et aux médias de masse. Cette idée n’est pas nouvelle et je vous renvoie à l’intervention de Gilles Deleuze à la FEMIS sur l’acte de créer, qu’il doit être possible de trouver sur internet. Là déjà il est question de refuser les mots d’ordre, de créer, de résister. (Un penseur contemporain, Bernard Stiegler, est à lire également).
Pourquoi fédérer les luttes, et comment ? Parce qu’agir dans un secteur particulier, c’est ignorer, sciemment ou non, le jeu des relations engagées dans tout système. Si j’ai comparé le corps social à un individu, c’était pour faire surgir l’ensemble devant nos yeux et insister sur le caractère interactif de notre monde. Un monde relationnel, immanent, un réseau de connexions, exactement comme les neurones dans un cerveau. Ça se couple et ça se coupe, ça crée des ponts, ça s’influence, ça s’emballe, ça circule ; c’est une histoire – encore Deleuze – de flux et de coupure de flux, d’encodage, de décodage, de surcodage. Autrement dit, et pour revenir au sujet, il y a quelque chose de commun dans les luttes pour les droits, pour la liberté, pour la dignité, pour l’indépendance, pour la circulation des biens, des personnes et des savoirs, pour la sauvegarde des humains, des non-humains et des écosystèmes, pour l’égalité, et cette communauté, c’est la vie, c’est la réalité, c’est l’existence, selon l’angle qu’on prend et ce qu’on veut y inclure. D’après moi, il faudrait toujours tout inclure. C’est ce qu’on appelle l’holisme.
Pourquoi fédérer les luttes, encore ? Parce qu’en face, il y a l’inertie du système, une force sans visage, contre laquelle il est impossible de lutter seul. Nietzsche disait que notre monde est gouverné par la volonté de puissance, qu’il existe des forces qui s’affrontent – parce que c’est leur nature de s’affronter, de vouloir s’imposer – et que ce qui fait la différence, c’est la quantité de force. La force d’une morale – ou de valeurs – par exemple, partagée par un ensemble d’individus, sera proportionnel au nombre d’individus qui la partage. Face à l’inertie du système-monde, ou des systèmes interagissant, aucune action individuelle, ni même associative – à l’échelle locale, nationale ou internationale – ne saurait ébranler le dit système. C’est une association d’associations d’associations qu’il faut vouloir, c’est un système d’association des luttes qu’il faut créer pour faire face au système-monde et infléchir sa tendance cancéreuse.
Pourquoi fédérer les luttes, enfin ? Parce qu’en face il y a également des consortiums rationnels, des entités existantes, des groupes de pression, des familles, des aristos, qui sont eux-mêmes des types de fédérations mondaines non-démocratiques et qui pourtant dirigent la plupart des démocraties.
Comment fédérer les luttes, maintenant ?
Je ne sais pas. Je n’ai pas de solution. Ce serait bien d’en avoir, au moins une. Mais je n’en ai pas. Je ne puis donner que des raisons de le faire. Cela paraît normal, cependant, qu’un individu seul n’ait pas de solution à proposer, car un individu seul n’est qu’une monade, un être sans fenêtre, une vue de l’esprit même, une entité métaphysique (cf. Leibnitz). C’est le réseau qui compte, c’est lui qui est réel et c’est avec lui seul qu’une fédération de luttes peut se faire. Une fédération d’êtres différents, par essence, nature, genre ou ce qu’on veut. Une fédération de la multitude, reconnaissant la différence de fait, comme son fatum, son destin, son devenir. Car sans différence, il n’y a rien à connecter, il n’y a qu’un bloc, un seul système, une seule façon, un trou noir, un centre si compact, si compressé que rien ne passe, aucun flux, aucune lumière ; plus qu’un bloc de matière en chute libre dans un univers insensé.
