Publié le 30 Juillet 2016

En ce trente juillet de l'année deux mille seize, je proclame indépendante vis-à-vis de la République Française une république ethnofictive, politique et uniquement politique, ici, sur internet, une république décentralisée, déterritorialisée, communaliste, anarchiste.

Elle est composée de toute personne voulant vivre pacifiquement.

Pas de visa, ni carte d'identité

Résumer une personne à son état civil est une connerie. Un papier dans la poche sur lequel seraient inscrites les principales caractéristiques d'une personne, son nom, sa taille, sa date de naissance - et pourquoi pas son code génétique tant qu'on y est - est une absurdité. Si tant est qu'on puisseparler d'identité, cela ne peut se résumer à ce qui se trouve dans un tel document.

Je suis né dans le département des Yvelines, mes familles sont originaires de Picardie, de Normandie, de Bretagne, du Pays d'Oc, d'Irlande et d'Ukraine pour ce que je sais. J'ai vécu dans les Yvelines et dans le Loiret. J'ai séjourné chez les Gouros en Côte d'Ivoire où j'ai rencontré un frère avec qui j'ai fait un pacte de mutuelle reconnaissance. Il vit désormais à Marseille avec une marocaine, avec sa fille de nationalité ivoirienne, la fille de sa compagne, dont le père est français. Une de mes sœurs vit à Paris, l'autre à Tours, mon frère et mes parents vivent dans le Loiret. Une de mes cousines vit à Rome avec une femme. J'ai des cousins partout en France et dans le monde. Mon oncle vit au Brésil et s'est marié avec une brésilienne. Je vis à Versailles avec ma fille et un ami en collocation dont les parents son camerounais et béninois. Bref, je ne vais pas continuer cette énumération familiale mais il ressort de ces quelques éléments que mon patrimoine identitaire est multiple et bigarré, et je suis loin d'avoir le patrimoine le plus ramifié.

Et si l'identité se résumait encore à ça : la filiation, ce serait facile. Mais ce n'est bien sûr pas le cas. Si l'on en reste au niveau territorial et culturel, je dirais que je suis américain, d'abord indien d'Amérique, puis d'Amérique Latine, puis d'Amérique du Nord. Je suis africain, d'abord de Côte d'Ivoire, puis d'Afrique de l'Ouest, puis d'Afrique de l'Est, puis d'Afrique du nord, puis des forêts d'Afrique centrale. Je suis européen bien sûr, de France, d'Espagne et d'Italie, d'Irlande, des Pays Bas, du Danemark et de Suède. Je suis tchèque, ukrainien, yougoslave, croate et grec. Russe aussi. Japonais et vietnamien. Indien d'Inde. Mongol, kazakhe, afghan, iranien, palestinien, israélien et libanais. Papou et polynésien aussi. Et islandais. Oui, je suis de toutes les îles, de tous les archipels, de toutes les mers.

C'est pourquoi ma république ethnofictive ne délivre pas de visa. Tout le monde peut y venir quand bon lui semble. Et ce n'est pas qu'un trait d'esprit. A chaque fois qu'elle se reterritorialisera, elle ne demandera aucun visa pour ceux qui veulent fouler son territoire, s'installer, passer, dormir. Rien, aucune formalité n'est demandée aux êtres libres qui la traverse.

Mais je ne suis pas que ça. Je suis tous les noms communs de l'histoire. Je suis un animal égaré, solitaire, curieux et oisif, mais je suis aussi meute de loup et ban de poisson. Je suis un vol d'étourneau en formation, je suis un grand singe, je suis un migrateur. Je migre aussi bien d'un territoire à l'autre que d'un livre à l'autre, d'une pensée à l'autre. Je suis à l'aise dans la différence, je me sens différent chaque jour, différent du même que je suis.

Mais je ne suis pas que ça. Je suis pacifiste en combat, nomade sédentaire, maître des forges et souffleur de verre, citadin et sauvage. Mais encore plus je suis le monde, les particules élémentaires et le cosmos. Je suis l'extraterrestre que j'aimerais rencontrer.

Alors moi je veux bien qu'on écrive tout ça sur un registre, je veux bien un document de référence qui dise mon identité. Mais l'administration et moi passerions notre vie à l'écrire, ce papier, et c'est un peu dommage. Je suis fasciné par les archivistes mais là, pour le coup, je ne suis pas archiviste. Mais pour ceux que ça passionne, je suis ouvert à l'établissement d'une carte d'identité, d'accord, je fais cette concession, mais à une condition : que chaque personne puisse inscrire ce qu'il veut sur sa carte d'identité, ce qu'il est, ce qu'il croit être, ce qu'il veut être et ce qu'il devient.

Par parenthèse, une idée me vient : j'exhorte la République Française d'autoriser les personnes ne se retrouvant dans aucun des deux sexes à faire inscrire sur leur carte d'identité un T après le mot sexe, ou la lettre correspondant au vocable qui leur convient.

Des communes, pas de centre

Mais ce que veut bien faire l'administration française ne m'intéresse qu'accessoirement. Ce qui m'importe ici, c'est d'expliquer ce qu'est une République autoproclamée. C'est évidemment un acte politique. C'est autre chose qu'une administration, des institutions, un appareil, c'est d'abord un acte. Et j'entends par là : un acte qui ne trouve ses assises que sur ce qu'il proclame. Aucune donnée extérieure et préalable ne peut ainsi déterminer cette République. Il n'y a pas de tradition particulière qui lui donne la vie. Il n'y a pas de monde supraterrestre auquel elle ferait référence. Il n'y a pas de dynastie qui la précède. Elle ne se revendique d'aucune civilisation. Elle n'est pas là pour accomplir un grand projet. Elle ne reconnait aucune idéologie. C'est en cela qu'elle est une République politique et les gens qui s'en réclament forment un ensemble ouvert et changeant qui se nomme "peuple politique". Ce dernier diffère de ce qu'on pourrait appeler un peuple ethnique, un peuple sociologique ou un peuple culturel. Le peuple politique est à l'opposé de ce qu'on appelle aujourd'hui une nation, indissociable de son Etat. La République autoproclamée tient dans les actes politiques de sa proclamation et des gens qui la proclament et y vivent. Elle n'a pas d'Etat qui la capture. Elle n'a donc pas de Capitale. Elle n'a pas de souverain, pas même le peuple politique qui la proclame. C'est une République sans souverain.

Comment s'organise-t-elle ? En réseau. Un réseau de communes en perpétuelle interaction. Commerce de denrées, de savoir-faire, d'idées, de gens, d'animaux, échange incessant, aucune taxe douanière. Aucune entité décidant pour une autre. Mais les communes ne sont pas forcément des villes. Les communes sont les synapses, les points de concrétions du réseau, là où ça vit, là où on s'établit, on organise. Les communes sont parfois territoriales, mais souvent déterritorialisées. Les communes sont des déclarations, des pétitions, des actions, des constructions, des visions, des travaux, des voyages, des histoires, des créations, des cathédrales sécularisées. Et comme je viens de parler de cathédrale, je vais prendre un exemple polémique mais significatif : un dieu, c'est une commune.

Quant aux cathédrales, cela fait référence à la manière dont les bâtisseurs, du maître d'oeuvre - magicien du nombre d'or - aux compagnons - magiciens aux mains d'or - ont créé un réseau de monuments, de connaissances, créé un style de vie propre et une communauté, à travers un territoire immense et des milieux distants.

Si la République ethnofictive était un archipel, les communes en seraient les îles. La République n'a pas de centre, de capitale, d'Etat, elle connecte des milieux, elle est elle-même un milieu. Elle maille le territoire, mais elle l'élève au dessus du sol et le déstratifie, le déterritorialise. Elle a une épaisseur, un volume, un être qui empêche à qui que ce soit d'en prendre le pouvoir. Elle n'appartient à personne, elle émane de tout le monde.

Démocratie et anarchie

Pourquoi est-il si important aujourd'hui de dire les choses comme ça ? Parce que nous en sommes au point où la République, la Démocratie, l'Etat sont des notions abstraites dans un certain sens et, concrètement, des choses abjectes. Des appareils qui ne nous représentent pas. Des machines délirantes qui prennent les décisions à notre place.

Or c'est fini. C'es mort. Nous ne voulons plus de ça. Sauf que ce n'est pas si facile de s'en départir. Les institutions sont là, elles nous affirment que nous devons admettre que nous ne sommes pas capables de gérer quoi que ce soit. Nous sommes seulement des citoyens. Et les citoyens, ça vote, puis ça consomme.

Or si l'on proclame soi-même une république, on voit que les mots d'ordre ne disent plus rien. Ils s'éteignent. Il nous reste le pouvoir de dire et de faire. Pur pragmatisme, face à la réal-politique. Pure prise de position, pure politique. Pure politique, réelle révolution. Il n'y a pas de temps précis pour dire qu'on n'en peut plus. A chaque instant c'est possible.

La démocratie, c'est l'anarchie. Le peuple politique se positionne, il légifère lui-même, il impose. Qu'est-ce qu'il impose ? Le pacifisme. Et ce n'est possible que sans hiérarchie, sans classe dominante, sans personne qui décide "à la place de". Un peuple politique est un peuple pacifique par essence. Parce que ce qu'il veut c'est vivre. Et faire la guerre, c'est mourir. Par principe.

Pourquoi l'anarchie ? Parce que c'est l’organisation sans l'organisateur, sans celui qui a déjà décidé pour vous. L'anarchie est la démocratie, le principe même de la démocratie. Ni dieu ni maître disaient certains. C'est plus que ça, c'est positif. C'est la forme du politique telle qu'elle a été conceptualisée depuis les commencements. Alors même que la société était hiérarchique et inégalitaire. Dans ce temps, on avait déjà conscience de ce que ça pouvait être. Mais quel maître, quel personne assise aux commandes pouvait admettre que cela soit ? Aucun.

C'est pourquoi, maintenant que nous avons conscience de tout ça, nous revendiquons l'établissement d'une République autoproclamée. Démocratique, anarchique, communaliste.

Voir les commentaires

Rédigé par gianni diderot

Publié le 28 Février 2016

DE LA civilisation

Une de mes marottes, c'est la critique du fait civilisationel. Pour moi, il y a du fait civilisationel comme il y a du fait social. L'histoire commence avec la distinction entre civilisation et barbarie. Tout le monde sait, qui a fait des études conjuguées d'histoire, de sociologie et de philosophie, que cette distinction repose sur des bases ethnocentristes, i.e. des jugements conformes à une culture donnée. Or, bien qu'on le sache, bien qu'on ait fait des études, on est toujours enclin à qualifier de "civilisé" tel comportement et de "barbare" tel autre. C'est débile, mais on le fait quand même.

Avec tout le recul qu'il faut avoir pour en parler, essayons donc de définir ce qu'est un barbare. C'est un être répugnant, un être humain dégoutant, dangereux, violent, sanguinaire, ne possédant aucune morale, réagissant presque comme une bête à toute situation, cherchant la domination, la satisfaction de son bien-être, envers et contre les autres, qui sont des gens plus purs, plus réfléchis, plus humains, plus accomplis, meilleurs, civilisés. Oui mais c'est quoi positivement, un barbare ? Eh bien ça ne se définit pas positivement, un barbare. C'est toujours quelqu'un qui n'est pas comme... un être civilisé. Si on pousse le raisonnement à l'absurde, c'est quelqu'un à qui l'on peut refuser d'avoir des mœurs, des coutumes, des habitudes, une façon de penser, des croyances, une raison. Un barbare c'est quelqu'un qui n'est pas humain, qui est proche de la bête, qui réfléchit avec ses tripes et non avec intelligence.

Celui qui est intelligent, c'est le civilisé. Il est raisonnable, observe une morale, produit des choses magnifiques, pense tout, sa vie personnelle et sa vie publique, sa façon d'être, de se vêtir, de parler, de se comporter, il a du recul, il réfléchit.

C'est une vaste blague.

Au moment où les inventeurs de la distinction entre civilisation et barbarie opéraient la dite distinction, ils ne disaient pas du tout ce qui était, ils argumentaient en faveur de certaines mœurs, ils avaient une position et un discours politiques. Ils fustigeaient certaines manières de faire pour mieux imposer les leurs. Et c'est peut-être ça, être civilisé : avoir la capacité d'imposer son point de vue et la politique qui va avec.

Sauf que nous en sommes au point où des barbares disent la même chose que nous. C'est bien la peine d'avoir tenté d'imposer notre point de vue en disant qu'ils étaient bêtes si c'est pour se retrouver avec des ennemis qui tentent d'imposer leur point de vue en disant que nous sommes des bêtes. Il doit bien y avoir quelque arrogance à l'origine de cette distinction qui explique pourquoi les choses se retournent ainsi. C'est l'hypothèse que nous faisons.

Les idéologues n'ont pas de théories mais seulement des désirs. Ils veulent que leur point de vue domine. Alors ils parlent de conflit de civilisation. C'est eux contre nous, c'est les barbares contre les civilisés. Sauf qu'en disant ça les barbares deviennent des gens civilisés, à ceci près que leur civilisation n'est pas la bonne, elle est dégénérée, barbare, malsaine, non conforme à notre manière de voir les choses. Conséquemment, on voit bien qu'il y a contradiction à taxer untel de barbare, à glorifier tel autre d'être civilisé. Finalement depuis le début la "barbarie" est une civilisation, ce qui est un oxymore et prouve bien que personne n'est plus civilisé qu'un autre.

Il y a eu un grand nombre de renversement des valeurs dans l'histoire. Nietzsche en parlait mieux que quiconque. Il ne remettait pas en cause cet état de fait, ni ne cherchait à l'amoindrir. Il avait intégré les notions de combat des valeurs et de déséquilibre des fores. Il était fasciné par la puissance, la capacité de créer des valeurs et de les imposer. Il était fasciné par la puissance d'une idéologie capable d'utiliser des forces qui lui permettaient de dominer. Il était impressionné par les forces négatives, les forces de contradiction, qu'il appelait nihilistes, réactionnaires. Il les critiquait, il disait qu'il fallait retrouver les forces positives, il les cherchait partout, il les trouvait chez les créateurs, les premiers, ceux qui disent et non ceux qui contrent, chez les présocratiques contre qui Socrate était, chez les dominateurs contre qui les chrétiens étaient, chez les philosophes contre qui les démocrates étaient, dans la masculinité contre qui la féminité était. Il pensait en homme civilisé, même s'il avait l'intuition que tout s'était joué avant, non pas chez les barbares ou les sauvages, mais avant, quand la distinction n'existait pas encore. Il omettait seulement d'admettre qu'on pouvait remonter plus loin, avant la domination institutionnalisée. Le monde sans domination était un monde impossible pour lui. Ou il était "hors civilisation".

Le monde sans domination est possible. Les matérialistes de confession marxienne le disent. Avant l'agriculture. Avant la structure hiérarchique de la société et les prémisses de l'Etat. Mais les marxiens se trompent dans la mesure où ils pensent qu'un point de non retour a été franchi. Ce que nous savons maintenant, c'est que des milliers d'années se sont passées sans que l'Etat n'advienne, sans que l'agriculture ne voie le jour, alors que la notion de civilisation peut être appliquée à ces peuplades qui méconnaissaient – dans le sens : ne vivaient pas – ces structures sociales. Pierre Clastres avance qu'il y a eu des sociétés contre l'Etat. Des sociétés qui produisaient des structures antiétatiques afin de conjurer ce type de domination. Des sociétés qui avaient l'intuition du désastre que produit la structure hiérarchique inhérente à l'Etat et qui, de ce fait, ne l'ignoraient pas, mais agissaient contre. Dans le schéma nietzschéen, ce sont des sociétés réactionnaires, mais chronologiquement, si l'on suit l'hypothèse de Pierre Clastres, elle ne peuvent pas être en réaction puisqu'elles précèdent les sociétés étatiques. Pour reprendre la terminologie nietzschéenne, ce sont elles qui sont les forces actives, et la civilisation, l'Etat, qui sont portés par des forces réactives.

Les créateurs dont parlait Nietzsche sont peut-être justement les humains du paléolithique qui ont inventé la civilisation, le monde des signes, la transcendance, les bizarreries graphiques, les cultes étranges, ce sont eux les premiers qui ont produit du décalage et du sens, durant les 100 000 ans d'histoire qui nous séparent de nos ancêtres moins policés, hominidés debout, mais pas encore civilisationels. Quoi que. On pourrait très bien dire qu'il y a eu des civilisations paléolithiques. On me dira, oui mais non, il n'y avait pas de ville et, eu égard à l'étymologie du terme, s'il n'y avait pas de cités, alors, pas de civilisation. Je répondrai qu'il y a eu des villes, peut-être pas très grandes, mais des villes et du commerce, des échanges de pratiques et de savoirs, et des constructions monumentales. En effet, l'archéologie récente a mis au jour un temple datant de moins 10 000, soit 2000 ou 3000 ans avant les premières sociétés agricoles. Que l'archéologie nous réserve-t-elle encore ? Un temple datant de 15 000, 20 000 ans avant notre ère ? L'hypothèse n'est pas absurde et la conclusion qu'on pourrait tirer des faits – un temple avant l'ère des temples – nous oblige à revoir notre manière d'appréhender les choses : il n'y a pas de fait historique qui décide de la valeur d'une civilisation, qui décide du degré d'intelligence d'une population humaine. Les éléments sont trop vagues et notre arrogance beaucoup trop grande pour se permettre de spéculer sur la question.

Quand les philosophes grecs se posaient des questions, ils revenaient régulièrement sur l'essence même de leur questionnement et se disaient qu'une seule chose était certaine, c'est qu'ils ne savaient rien. C'était le moteur de leur investigation. C'est le seul moment de la philosophie. Un moment intemporel, un moment que nous avons toujours en nous, celui qui nous fait nous poser des questions, et nous oblige à douter de nos certitudes. Ce qu'on nomme civilisation est en fait le nom de l'arrogance d'un groupe humain, la certitude qu'il a de vivre conformément à ce qui doit être et les normes qu'il établit pour fondamentaliser sa vision du monde. C'est, en gros, de la merde. De la merde civilisée, de la belle merde, mais de la merde.

Quand j'entends qu'on oppose des civilisations, j'ai envie de crier. Quand je vois que la politique se résume à des postures de ce genre j'ai envie de vomir. Quand je m'aperçois que la construction de la civilisation est en fait la destruction d'une autre, je meurs. Mais même quand je meurs – et ça c'est commun à tout le genre humain – mes mots demeurent : il suffit que d'autres en fasse quelque chose, ce qui est le propre non seulement de l'humain, mais de tout ce qui vit.

Je ferais bien une conclusion en forme d'ouverture du sujet : et s'il existait une civilisation animale ?

Voir les commentaires

Rédigé par gianni diderot

Publié le 31 Janvier 2016

Les nouveaux connards

Il y avait à l'époque où mon père finissait ses études de philosophie des types qui apparaissaient dans les médias et qu'on appelait les nouveaux philosophes. Il s'agissait entre autres de BHL et de Glucksmann. L'autre jour, j'ai regardé une émission d'Arrêt Sur Image où intervenait Edouard Louis, écrivain ayant publié dans Le Monde un article concernant les enfants terribles de ces nouveaux philosophes et que j'appellerais avec un art non feint du rentre-dedans : les nouveaux connards. Ça me rend dingue qu'on affuble ces personnages médiatiques de l'attribut immérité d'intellectuel alors qu'ils sont des gens comme vous et moi, avec des opinions et dont les opinions ont, contrairement à vous et moi, pignon sur rue. Je ne sais pas s'ils sont nouveaux mais, à tout le moins, ce sont des connards.

Face aux nouveaux philosophes de l'époque, on trouvait les figures de la théorie française (french theory), des penseurs et penseuses – et non pas seulement des "intellectuels" – comme Duras, Foucaud, Derrida, Deleuze, Sartre, de Beauvoir, Lacan, Barthes, Bourdieu, etc. Dans l'émission, Edouard Louis et Aude Lancelin du Nouvel Obs ont rendu hommage tour à tour à ces penseurs et souligné que notre époque était exsangue de tels flux de pensée ; creusée, affaiblie, éreintée par quelques décennies de vide intellectuel, d'absence de véritables prises de position politique, de développements théoriques radicaux et, au fond, dépourvus d'une idéologie de gauche, de la vraie gauche, de lutte sociale.

Je ne suis pas d'accord avec le terme d'idéologie mais je suis d'accord avec le reste. J'ai lu Guattari et Deleuze et j'ai été convaincu par la démonstration selon laquelle il n'y a pas d'idéologie. Je ne vais pas refaire la démonstration ici parce que je n'en suis pas capable et que ce serait trop long. Je vais dire les choses à ma manière. Il n'y a pas d'idéologie parce que ce qui préoccupe les gens, c'est d'abord ce qui leur arrive. Et ce qui arrive est certes parfois imprégné d'une pensée mais c'est d'abord quelque chose de très concret. Le grand bourgeois, par exemple, a de l'argent, du pouvoir et il entend les garder, le prolétaire, lui, veut récupérer l'argent qui lui revient et le pouvoir qui va avec. Si l'on reste à ce niveau, les opinions politiques de chacun vont s'orienter vers la meilleure manière de satisfaire leur désir. Ce qu'on prend alors pour de l'idéologie est en fait la justification des comportements qui nous poussent à assouvir nos désirs.

Revenons à nos connards. Ils sont embarqués dans la même galère que nous. La différence, c'est qu'ils ont des tribunes pour parler. Alors on les entend parler. Comme le disait Edouard Louis au début de l'émission, ils sont complaisants vis-à-vis de leurs pulsions, qui sont des pulsions dégueulasses, des pulsions qui les poussent à haïr des catégories de gens, des discours, des idées. Ce n'est pas pour ça qu'ils sont porteurs d'idéologie. Ils ne sont porteurs que de leurs opinions. Et c'est un point de désaccord avec Edouard Louis. Il dit que l'opinion est ce qui peut faire débat, alors que la pulsion est un ingrédient qui ne permet pas le débat. Je dirais plutôt que l'opinion est l'expression de la pulsion. Ce qui fait la différence entre quelqu'un qui peut débattre et quelqu'un qui ne peut pas, c'est que le premier refuse de se laisser aller à ses pulsions et donc se méfie de ses propres opinions. Il est déjà en débat avec lui-même.

Les nouveaux connards confondent tout. Ils pensent que le fait d'avoir une opinion – donc des pulsions –, si elle est servie par quelques mots savants et si elle montre un certain savoir-faire en termes de rhétorique, leur donne le statut d'intellectuel. Et pire, ce n'est pas eux qui pensent comme ça, ce sont ceux qui les invitent, qui leur donnent la parole. En fait, c'est la société du spectacle qui crée les nouveaux connards, la société du vide qui crée les discours vides.

Les nouveaux connards n'ont rien de nouveaux. C'est seulement en référence aux "nouveaux philosophes" que je les appellent comme ça. Cela fait maintenant trente sept ans que je suis de ce monde et c'est seulement depuis quelques années que je me dis qu'il est possible de sortir de cette rhétorique de merde. Bien sûr, j'entends encore les échos du vide tous les jours à la télé, à la radio, sur internet. Cependant émergent les contre-discours qui semblaient s'être tus pendant deux décennies. Pourtant, les nouveaux connards sont encore là. Comment est-ce possible ?

La théorie est la suivante : dans le vide intersidéral de la pensée médiatisée, il fallait quand même des balises, des voix, des trucs auxquels se raccrocher. Atavisme : on ne refait pas une formation sociale comme ça, il faut faire avec ses invariants. La figure de l'intellectuel français qui parle à la société française, en négatif ou positif, existe depuis des lustres. Alors, en période de vide, voilà que débarque le nouveau connard, Super Dupond, l'absurde porte-flambeau d'une Nation à peine née qu'elle est déjà défaite par tant de guerres et de contradictions. S'accrocher comme ils font à la souveraineté, à l'identité culturelle, aux valeurs ancestrales, montre qu'ils sont stupides. Ces questions ontologiques sont des méta-questions, des questions critiques, on ne peut pas se les approprier impunément en voulant les transformer en opinions politiques.

Edouard Louis dit dans l'émission que la question de la nation lui importe peu, ou qu'il ne comprend pas en quoi c'est important. C'est exactement qu'il dit quelque chose d'important. Les questions de nation, de race, de religion, de tradition ne sont que des questions critiques et non pragmatiques. C'est après coup que l'on doit se demander en quoi le sentiment d'appartenance, de ressemblance ou de dissemblance à quelque chose à nous dire sur l'état de notre société. Ce n'est jamais là-dessus que nous devons travailler politiquement. La nation, l'identité nationale sont des concepts d'étude et non des questions de politique pratique. Or , les nouveaux connards sont des connards parce qu'ils prennent ces concepts pour ce qu'ils ne sont pas, savoir des questions à débattre sur le plan politique. C'est comme s'ils disaient que les conifères n'avaient rien à faire sous un climat tempéré parce que la tradition veut qu'on perde ses feuilles en hiver. La vraie question politique est celle de savoir comment cohabitent les conifères et les feuillus dans la mesure où la présence des uns serait plus légitime que celle des autres.

Les nouveaux connards savent très bien ce qu'ils disent. Mais ils ignorent – délibérément ou non – les conséquences de leurs discours. Ils veulent une France souveraine, une domination de la culture judéo-chrétienne, ils veulent que les choses restent comme elles ont toujours été. Sauf qu'ils occultent tout ce qui est dégueulasse dans cette histoire. Ils occultent ou ils justifient. Il y a eu très peu de moments où la civilisation dont ils se réclament n'a pas été une civilisation pourrie. Une civilisation construite sur un pouvoir patriarcal, hiérarchique et dominateur. Alors ils vont répondre que c'est comme ça que ça marche et qu'ils ne sont pas pire que les arabes qui coupent des têtes. Qu'ils sont mieux même, parce qu'ils ont produit des choses belles, des grandes choses, des choses immuables...

On est un nouveau connard exactement parce qu'on dit ce genre de conneries.

Ils ont commencé leur parcours de pensée en se demandant : qu'est-ce que je pense de ça? Voilà le problème. On ne commence pas comme ça quand on est un penseur, ou un "intellectuel" comme dit Edouard Louis. On commence tout autrement. On se pose, on réfléchit, on tergiverse, on digère, on traduit, on rumine, on teste, surtout on teste. On ne se dit pas : qu'est-ce que mon petit monde a envie d'entendre? On commence par se demander ce que soi-même on a envie d'entendre. Et quand on est intelligent, quand on est intellectuel, quand on est un penseur, on met en question ce désir, on le critique, on l'attaque parce qu'on a besoin d'honnêteté, d'objectivité, de pertinence. Justifier son opinion fait partie intégrante de l'ethos humain, mais l'intellectuel, le penseur est celui qui critique toujours cette justification et les nouveaux connards sont des nouveaux connards parce qu'ils refusent justement l'exercice.

Du coup, peu importe si les nouveaux connards sont de droite comme l'émission d'Arrêt Sur Image semble le suggérer. Evidemment, dans le paysage politique français, il est important de se situer sur l'échiquier en se disant de droite ou de gauche. Je comprends qu'on déplore que les "intellectuels" de gauche ne soient pas entendus, c'est avec eux que j'ai le plus d'atomes crochus. Mais je préférerais que chacun reconnaisse la propension qu'il a à devenir de droite ou devenir de gauche - en cela Manuel Valls est particulièrement honnête -, et qu'il affirme en même temps sa propension à être un acteur politique.

Les nouveaux connards sont réactionnaires, conservateurs, voire fascistes, mais ils sont avant tout des inconscients, des abrutis, et surtout des personnages qui ne nous apportent rien d'intéressant pour comprendre le monde dans lequel nous vivons, ou pour comprendre le monde dans lequel nous vivrons ou voulons vivre. S'ils en restaient à la sphère critique et – comme le dit Edouard Louis dans l'émission – qu'ils écrivaient des livres (des vrais), qu'ils produisaient une pensée critique, qu'ils réfléchissaient, alors on pourrait se battre contre eux, on pourrait débattre, on pourrait discuter, mais comme ils se contentent d'avoir des opinions et de les balancer dans les médias, eh bien, qu'ils aillent se faire foutre, on fera sans eux.

Voir les commentaires

Rédigé par gianni diderot

Publié le 6 Septembre 2014

Mégane

A l’approche de son vingtième anniversaire, alors qu’elle avait toujours entretenu des relations affectueuses avec eux, y compris pendant son adolescence, Mégane entra en conflit avec ses parents. C’était des gens aisés et ouverts, ils habitaient Brooklyn, avaient une vie sociale bien remplie, de nombreuses activités extraprofessionnelles – sport, bénévolat, sorties culturelles – et ils avaient élevé leur fille avec confiance et tendresse. Cependant, depuis un an, leur fille s’était mise à sortir deux ou trois fois par semaine, rentrant souvent au petit matin, et ils venaient d’apprendre qu’elle avait arrêter les cours de théâtre auxquels elle était inscrite. Elle sortait avec un jeune homme de cinq ans son ainé qui s’appelait Teohdy. Ils l’avaient rencontré une ou deux fois. C’était un beau parleur, trop charmeur à leur goût, et dont ils ne parvenaient pas à savoir ce qu’il faisait dans la vie. Ajouté à cela, leur fille était toujours modèle pour ce vieux peintre chilien, plus âgé qu’eux-mêmes, elle se rendait aux vernissages, s’habillait comme un mannequin, ou comme une pute de luxe, pensait parfois sa mère en le regrettant aussitôt. Bref, ils ne la comprenaient plus et s’inquiétait pour son avenir. Pourtant Mégane savait très bien ce qu’elle faisait ; ou plutôt, elle savait ce qu’elle ne faisait pas et pourquoi elle ne le faisait pas. Les études, ce serait pour plus tard. Pour l’instant, elle voulait profiter de sa jeunesse. Elle avait demandé au peintre s’il était d’accord pour lui payer l’université dans deux ou trois ans au cas où ses parents refuseraient. L’affaire était réglée. Au cours des mois qui suivirent, elle demanda au peintre si elle pouvait inviter Teohdy à l’atelier. Elle posait nue maintenant. Teohdy assista à la séance suivante. Il regardait sa petite amie, le peintre travaillait en silence, l’atmosphère la rendait encore plus belle que d’habitude. Puis le peintre déboucha une bouteille de vin et le peintre se mit à raconter des épisodes de sa vie ou de sa pseudo-vie, à partir de ce qu’il appelait sa mort prématurée, en 1973, des épisodes de son séjour au royaume des morts, au DF. Même quand il était arrivé à San Francisco, il était encore un cadavre. C’est seulement après avoir peint les femmes assassinées qu’il sortit de sous la terre et qu’il respira de nouveau. Depuis, son travail n’avait plus la même signification. Il ne s’agissait plus des glyphes essayant d’exprimer l’inframonde. Maintenant, avec Mégane, il peignait l’air libre, il peignait ce qui vit, la peau diaphane d’un monde en vie. Mégane était très fière de ce qu’avait dit le peintre. Et Teohdy, qui était totalement étranger à ce genre de délire, était fasciné. A cette époque, Mosh, Memphis, Teohdy et Mégane se voyaient régulièrement. Teohdy fit part aux deux autres de la nuit qu’il avait passé avec Mégane chez le peintre. Le sujet devint récurrent, on questionnait Mégane sur ce qu’elle faisait avec le peintre, comment il était, est-ce que c’était un mort-vivant, un demi-dieu, un spectre. Les plaisanteries allaient bon train et Mégane parfois se vexait parce que ses amis tendaient à faire du peintre un phénomène de foire. Sa relation avec Teohdy prit fin, en partie à cause de cela. Mais la vraie raison était qu’elle n’avait plus envie de coucher avec lui. Plutôt que de se forcer pendant une fin de liaison interminable, elle y coupa court sur le champ. Elle s’aperçut ensuite qu’elle n’avait plus envie de coucher avec personne, qu’elle abusait sérieusement de la cocaïne, qu’elle vivait de plus en plus à côté de son corps, abandonné aux pinceaux du vieux peintre.

Voir les commentaires

Rédigé par gianni diderot

Publié le 6 Septembre 2014

Le peintre

En 1973, le peintre n’était pas peintre. Il était illustrateur à La Nación, un quotidien de gauche de la capitale chilienne. Le 11 septembre 1973, le peintre, qui vivait seul, quitta Santiago, quelques heures après le coup d’État. Le 15 septembre, il avait atteint Mexico DF. Exilé, sans emploi ni point de chute, il ne savait quoi faire. Ses maigres économies s’étaient presque épuisées au cours de sa fuite. Bientôt, il n’aurait plus d’argent non plus. Mais ce qui occupait l’esprit du peintre, c’était l’échec de la démocratie populaire dans son pays. Pendant quelques jours, il médita dans les jardins publics, au bord des routes, errant, mangeant peu, économisant ainsi ses derniers sous. Même s’il avait travaillé dans un journal de gauche, il n’était pas communiste. Il se pensait démocrate et socialiste modéré. Pourtant, au fur et à mesure de son errance, il se rendit compte qu’il n’était rien du tout. Peu importait le régime, pourvu que les gens vivent libres et dans la dignité. Dès qu’on soutenait un type de régime ou qu’on adhérait à une idéologie, on prenait un chemin limite. C’est qu’on ne pouvait pas, au fond, mettre en place un système qui assure félicité, fortune ou bonheur à chacun. La seule chose qu’on pouvait faire, c’était de croire en la capacité de chaque individu, pour peu qu’il soit instruit et rompu à une éthique sociale et personnelle correspondant au milieu dans lequel il évolue, à faire les choix idoines pour que sa vie et celle de ses coreligionnaires soit la plus agréable possible. Or pour atteindre un tel état, l’humanité ne devait pas compter sur un quelconque système. Bien au contraire, chacun devait se battre sur le terrain des idées contre tous ceux qui voulaient imposer leur vision du monde, contre les castes et les classes dominantes et avant tout contre l’État. Ce dernier était en fait une utopie réalisée. Une utopie totalitaire. Tout État était essentiellement totalitaire. Cette construction des philosophies politiques modernes était peut-être partie d’un bon sentiment : donner au corps social une réalité politique et, partant, les moyens de se gouverner. Au lieu de la confiscation sempiternelle du pouvoir par un petit nombre, ils essayèrent de rendre accessible à tous la pratique du pouvoir. En théorie. Ils accouchèrent du monstre démocratique. L’illusion de la liberté n’est-elle pas aussi dangereuse que l’absence de liberté ? se demandait le peintre. Mais liberté était un gros mot, un trop grand mot, comme l’amour. C’était une idée et cette idée ne valait pas la même chose si on la transposait d’un champ à l’autre, du particulier au général, par exemple. La liberté individuelle – penser ce qu’on veut et faire comme bon vous semble – pouvait être illusoire au niveau d’une organisation sociale. Elle était illusoire tout court, d’ailleurs. Ce n’était jamais une liberté totale, pleine, absolue, puisque l’individu se heurtait toujours au jugement de tous les autres, condensé en un jugement unique. La liberté individuelle s’effaçait dès lors qu’elle était confrontée à la parole unique de l’État. En revanche, deux individus pouvaient très bien accorder leurs libertés. En tout cas, le rapport entre l’individu et l’État, qu’il soit ouvertement totalitaire ou gentiment bureaucratique, était un jeu plus ou moins intensif de privation de liberté, confisquée au premier par le second. Sans doute la politique moderne voulait-elle que le jeu soit bilatéral et que l’individu puisse contrecarrer la toute-puissance de l’État par les urnes. Mais ça ne marchait pas. Ces réflexions, le peintre ne se les formula que de manière confuse alors qu’il commençait à avoir faim. Il trouva un travail dans une maquiladora. Puis il fit d’autres petits boulots avant de se mettre à peindre. Il vivait alors toujours dans le DF. Il fréquenta une femme, une journaliste, qui l’aida à faire connaître son travail. Il exposa à la galerie Oscar Roman de Mexico. A cette occasion il rencontra des galeristes nord-américains. Il s’établit en Californie en 1993. A cette époque, une série de meurtres de femmes eut lieu dans une ville du nord du Mexique, non loin de la frontière. C’est son ancienne amante qui lui en parla. Il commença une contre-série de portraits de femmes assassinées, en mémoire des défuntes. En 1997, il exposa sept toiles de la série dans une petite galerie newyorkaise. Toutes furent vendues. Suite à ce succès, ses tableaux prirent de la valeur. Il acheta un hangar dans une friche industrielle au fin fond de Long Island, où il fit son atelier. Il s’y installa bientôt complètement. Il fit publier des annonces pour trouver des modèles. Parmi les filles qui répondirent, il y avait une gamine de 16 ans. Il refusa d’abord de travailler avec elle, la trouvant trop jeune. Comme elle insistait, il lui demanda de rencontrer ses parents. Ceux-ci acceptèrent sans difficulté que leur fille pose pour le peintre. D’autant qu’il n’était pas question que ce soit pour des nus. La jeune fille suivait des cours d’art dramatique. Ça intéressa beaucoup le peintre qui lui proposa dans un premier temps de la prendre en photo pendant les répétitions. Quelques années plus tard, si Mégane n’était pas devenue comédienne comme elle l’avait voulu, elle était l’égérie d’un peintre assez connu dans le milieu.

Voir les commentaires

Rédigé par gianni diderot